Récit — Les Derniers Jours.

Histoire et chronologie du monde (Background Vae Soli)

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Récit — Les Derniers Jours.

Message par Staff » jeu. 21 mai 2020 à 00h18

  • PARTIE I,
    Les Derniers Jours.

    Grandeur & Décadence d'Aden


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    « Les mondes passent des ténèbres aux ténèbres, l’un après l’autre, et si glorieuse que soit ta Cité, c’est encore au monde qu’elle appartient et elle doit passer avec lui. Crois-tu que les mortels ont le pouvoir de bâtir des choses éternelles ? L’homme bâtit sur du sable. Si tu veux étreindre ce qu’il a bâti, tu n’étreins que le vent. Tes mains sont vides, et ton cœur affligé. Et si tu aimes le monde, tu périras avec lui. » — Saint Antineas de Giran.

    Chapitre I — Ta jeunesse se renouvellera comme celle de l'Aigle

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    An 0 après la catastrophe — IVe siècle

    1.1 ‒ La promesse de l'aube

    Le monde avait été livré à lui-même, abandonné à ses tourmenteurs. Des hautes tours de Goddard aux toits éclatants de la Cité d’Albâtre, le temps s’était figé. Privés de monde, les survivants continuaient la danse glaçante de la vie et de la mort. Durant de longs siècles, Elmore et Aden cessèrent d’exister, effacées dans les ombres d’un hiver tenace. Au milieu de cette ruine, l’Île des Murmures avait offert, au prix des efforts de tous les peuples libres, un sursis à la civilisation. Une Cité devait y accoucher le printemps, Astéria. Florissante et pleine de vie, la nouvelle ville devint rapidement le réceptacle de cette flamme vacillante. La maîtrise de la navigation et l’esprit d’aventure lui firent retrouver des rivages connus, découvrir des moeurs et des expériences multiples. Au cours des trois premiers siècles, les Astériens établirent de nombreux comptoirs sur le continent. Jalons d’un monde nouveau où s’épanouissaient les populations qui avaient jadis constitué les grandes cités du Sud. Au Nord, ils ne dépassèrent pourtant jamais les côtes de Rune. La réapparition de la magie leur permit de renouer avec la technologie et de la transmettre aux populations qu’ils rencontraient, en même temps qu’elle ouvrait les différents champs des sciences et du savoir. Le plus grand legs d’Astéria fut sans conteste la souveraineté de l’esprit ; en protégeant la mémoire de ce qui avait été, en métissant les peuples rescapés d’Elmore et d’Aden. Tout le reste en découle : sa morale, sa science, sa politique, ses beaux-arts, sa littérature, sa philosophie, sa poésie. Comme une page blanche, elle leur offrit d’explorer tous les domaines du possible avec la fraîcheur de la découverte, l’enthousiasme des premiers matins.

    Mais les Astériens, détenteurs de ce trésor inépuisable, se révélèrent incapables de rester unis et d’étendre plus au loin leur civilisation. La puissance de la Cité-État n’avait jamais reposé que sur un alignement d’allégeances et d’intérêts très singulier, fissuré à mesure que ses émissaires accumulaient les succès sur le continent. Au cours du IIIe siècle, s’affranchissant des voeux des héros qui l’avaient fondé, le monde astérien se morcela en une constellation de potentats maritimes, parmi lesquels se détachaient bientôt l’Empire de l’Ouest, la tyrannie adrielle et la République de Rune. Pendant deux siècles, l’espace astérien se déchira sur terre ou sur mer pour des bandes de territoires insignifiants. La Cité-mère, inexorablement vidée de ses forces vives et objet de toutes les convoitises, fut conquise une dizaine de fois en moins de cent cinquante ans. Cet affrontement quasi permanent aboutit, en 349, à la destruction totale d’Astéria, lorsque plusieurs milliers de soldats en provenance d’Innadril, de l’Ouest et de la citadelle de Rune réussirent à s’anéantir dans une ultime bataille fratricide. De cette débâcle fut érigée la colonne de la « Victoire », plus encore de la Mémoire, au coeur de l’Île des Murmures. Quoiqu’il en soit, enfermés dans le cadre étroit d’un monde dont ils s’étaient fixés eux-mêmes les limites, livrés à des guerres incessantes, frappés par le dépeuplement, les Astériens ne durent la sauvegarde de leur culture qu’à l’aura de la catastrophe qui les avait vus naître ; ils ne la durent surtout qu’à la conquête adenoise. Alors que les trois empires maritimes s’épuisaient chaque jour davantage dans une guerre d’auto-destruction, une jeune monarchie émergeait à l’intérieur des terres. Aden.

    1.2 ‒ À l'Est, déjà l'aurore

    Peuple de bâtisseurs et de guerriers acharnés à faire valoir leur bien par le travail, âpres à le défendre, peu portés à la science non plus qu’à la magie, les Adenois ne se distinguaient pas par la subtilité de leur politique ou leur art de la diplomatie. C’est dans le feu des batailles qu’ils façonnèrent leur empire ; d’abord contre les peuplades hostiles alentours, non civilisées par les Astériens, puis petit à petit contre les grandes thalassocraties du Sud. La rudesse de la formation de leurs soldats n’avait d’équivalent que la férocité de leur discipline : le manque d’ardeur dans la bataille pouvait être sanctionné par la mort. L’esprit de corps qu’incarnait le culte des soldats aux insignes allait de pair avec leur capacité à livrer bataille sur tous les terrains en n’abandonnant jamais la cohésion. La Cité d’Albâtre, rebâtie sur les ruines chaudes de l’antique capitale des mondes, n’avait jamais cessé de chercher à renouer avec le destin promis par ses antiques souverains. L’esprit de conquête du peuple et de ses élites, le culte d’un ardent patriotisme sublimé par une histoire singulière, conduisait à ne considérer une bataille perdue que comme un revers temporaire. La jeune monarchie ne lâchait jamais prise, quand même il lui fallut parfois une décennie pour reconstituer ses forces et reprendre le combat. Entrée très tôt en contact avec la civilisation astérienne par l’intermédiaires des héros qui l’avaient affranchie de l’obscurité, Aden assimila rapidement les savoirs de ses émissaires. Maîtresse du Sud après la destruction d’Astéria et la conquête de ses royaumes héritiers, la jeune monarchie, en infériorité scientifique et culturelle, eut le génie d’assimiler entièrement la culture de ses adversaires. Astéria avait conquis son farouche vainqueur.

    Chapitre II — La paix d'Aden

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    Ve siècle — IXe siècle
    2.1 ‒ Nova et vetera
    « Des murs d’albâtre s’élançaient de part et d’autre, se courbant en différents endroits pour former des arcs ornés de pierres précieuses et couverts de sculptures à la gloire d’antiques souverains. Une fresque aux reflets bleu sombre retraçant les anciens jours tournait autour de ces murailles, mémoire d’un triomphe et d’une hégémonie éternelle. Des montants d’ébène, suivis par un linteau d’argent et des arabesques d’or, se dressaient sur le seuil de marbre. Taillés dans le corps de garde, deux aigles aux yeux de jade protégeaient l’entrée ; leurs ailes, déployées, rappelaient aux arrivants qu’ils devaient demeurer prudents. Sur la pierre s’abattaient les rayons du soleil, flèches inépuisables. Ils offraient une teinte éclatante au château, le couvrant de draps dorés et enveloppant ses portes d’un éblouissant voile argenté. Plus haut, des étendards, placés au sommet de grandes tours, défiaient les zéphyrs et les aquilons ; les vents caressaient leurs longues bannières où l’oiseau des césars, perché, regardait passer la foule et le temps. »
    Dans le Sud, l’Aden impériale se comporta en continuatrice de l’oeuvre d'Astéria. Dans les territoires septentrionaux, elle propagea ses lumières au fur et à mesure de l’avancée de ses armées à travers les brumes de Rune, les plateaux de Naarg’dum, les glaces de Shuttgart. La Cité d'Albâtre assimila le meilleur de la civilisation astérienne en lui apportant son esprit pratique. Elle transmit sa littérature, s’inspira de ses artistes, magnifia ses disciplines en les adaptant à son propre génie. Énéas démocratisa la philosophie et sublima l’éloquence en mettant en oeuvre les leçons de l'Académie ; Solon mit en vers la prose des Anciens ; Appien s’efforça de retrouver dans ses livres d’histoire la tension d'Ombrelongue ; les récits légendaires de la fondation d’Aden furent compilés dans une épopée digne de celle des héros de l’an 10. Toutes ces disciplines avaient infusé dans la population et étaient cultivées avec zèle parmi les classes moyennes et supérieures. Au trésor de la pensée astérienne, Aden offrit surtout, par la conquête de ce nouveau monde, le cadre qui lui permit de se répandre et de bourgeonner, en sublimant le modèle trop étroit de l’antique cité-mère dans l’unité adenoise ; à la guerre endémique, elle substitua, dès lors, un empire assurant une paix perpétuelle. Immense bienfait, qui allait permettre, cinq siècles durant, des rives de la Mer du Sud aux glaciers d’Hindemith, la floraison d’une civilisation éclatante.
    « D’autres seront plus habiles à donner à l’airain le souffle de la vie et à faire sortir du marbre des figures vivantes ; d’autres sauront mieux plaider la cause de l’innocence, mesurer au compas le mouvement des cieux et marquer le cours des astres. Toi, Adenois, souviens-toi d’imposer aux peuples ton empire. Tes arts sont d’édicter les lois de la paix entre les mondes, de dompter les superbes, d’épargner les vaincus. »
    2.2 ‒ Où est l'enfance est l'âge d'or

    Après la conquête du Sud au Ve siècle, l’empire adenois, proclamé par Aurélien en 510, allait modifier à jamais la vie de tous les peuples du monde connu. Sur les rivages du continent et à l’intérieur des terres, des villes éclatantes scintillaient dans cette nouvelle aurore tandis que le territoire d’Aden se changeait progressivement en jardin d’agrément ; les mers, rendues à la navigation paisible des marchands, berçaient indolemment les cargaisons de blé et de vins jusqu’aux opulents quais impériaux. En tout lieu, des fontaines, des académies, des théâtres, des églises, des manufactures, des écoles. D’immenses routes sillonnaient l’empire. Elles caressaient les rivières sur des ponts de pierre, célébraient les fleuves sur des monuments ciselés dans le marbre. Maillées de gîtes d’étape, de relais où changer les montures de la poste impériale, elles offraient aux voyageurs une paix durable. Pour la gloire de marquer l’esprit de leurs contemporains, de se voir récompensés, parfois, des grâces de l’Empereur, l’aristocratie provinciale finançait spontanément, sur son propre trésor, les bâtiments publics, l’assainissement des eaux, la modernisation des villes et les cérémonies merveilleuses qui célébraient, dans les provinces, l’éternité de l’empire. Enfin, dans l’Ouest, à Floran, Dion, Gludin, Gludio et sur tous les territoires prospères récupérés lors de la conquête, de grandes exploitations étaient administrées par des agents impériaux. Elles sécurisaient le marché des blés et des céréales, garantissaient un approvisionnement à bas prix, chassant des grandes cités, pour plusieurs siècles, la perspective de la famine.

    Aux peuples qu’elle s’était asservie, Aden offrait non seulement la paix civile, mais également le bénéfice d’une société obsédée par le bien commun et la justice. Le code de lois écrites par l’empereur Sirius en 578 limita fermement l’arbitraire des premiers temps de la deuxième ère et rendit aux peuples minoritaires l’administration et la jouissance de leurs territoires ancestraux ; tout en restant dans le giron impérial, Sylvains, Sombres, Nains, Peaux-vertes, Aîlés purent faire prospérer leurs traditions sur les terres qui les avaient jadis vues s’épanouir. L’empire adenois reposait sur l’assimilation des conquérants et des peuples conquis dans un vivre-ensemble respectueux des particularismes. Dans le même temps, formée par la lecture des classiques de l’ancien monde, la noblesse provinciale communiait dans un amour commun des langues antiques, une même dévotion pour la vertu morale et politique ; la tradition, la bravoure à la guerre, le patriotisme, la piété à l’égard des ancêtres. Deux aristocraties, l’une impériale, étincelant à Aden, l’autre provinciale, polissant les villes d’Elmore et du Sud, étaient préparées à gouverner l’empire avec justice, science et majesté. Cette paix, qu’Aden avait taillée à son image, durerait cinq siècles.

    Chapitre III — Les Barbares sont dans les murs

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    XIe siècle - moitié du Xe siècle
    3.1 ‒ La déchirure
    Dans l’ombre des splendeurs de la Cité d'Albâtre perçait un monstre. Pendant que le monde adenois assurait aux citadins le privilège d’une vie rythmée par les célébrations au coeur de cités magnifiques, il laissait vivre une partie de la population dans des conditions très éloignées des ors de la capitale impériale. Il fallait accepter ce trou noir comme une nécessité élémentaire et immuable. La majesté de la civilisation était rendue possible par l’abjection dégradante d’un travail avilissant dans les faubourgs et dans les campagnes. Cet État dans l’État, cette cohabitation de deux mondes dépendants mais de plus en plus éloignés, fut, au IXe siècle, le point de départ du grand basculement. Au cours de la conquête, Aden avait soumis la plupart des tribus dites « bestiales » qui peuplaient le continent. Quand ils n’avaient pas été repoussés aux confins de l’empire, ces peuples - Mahums, Hommes-Lézards, Varkas, Ketra, Silenos, Timaks, etc. - furent réduits en esclavage. Ils servaient notamment dans les grandes exploitations impériales et dans les manufactures aux côtés des classes les plus pauvres, au-dehors des villes. Si durant l’âge d’or, aucune de ces tribus n’avait réussi à s’organiser suffisamment pour forcer la ligne de défense de l’empire, les troubles politiques du IXe siècle devaient conduire à un désastre comme l’Histoire en offre peu d’exemples.

    L'année 872 vit le dernier héritier d’Aurélien s'éteindre. Une querelle de succession opposa rapidement deux branches cadettes, mais aussi deux visions irréconciliables de l’empire. La première, portée par Aulus au Nord, soucieuse de maintenir ce qui avait été à la fondation d’Aden ; l’autre, menée par Varen dans le Sud, désireuse d’intégrer les couches les plus pauvres de l’empire, assimiler les populations serviles et donner plus d’autonomie aux provinces. Quatorze années durant, l’empire se déchira autour des deux prétendants à la pourpre. Ce conflit devait cristalliser toutes les tensions sociales, ethniques et morales qui traversaient Aden depuis le début du siècle. À partir de cette période, les récoltes furent de moins en moins abondantes et l’argent de plus en plus concentré sur les villes. L’ascension sociale qui avait fait la réussite du modèle assimilationniste impérial ne devint bientôt plus qu’un lointain souvenir. Pour éviter les pénuries et produire davantage, Aden pressa d’abord les populations serviles des tribus, puis quand elles ne suffisaient plus, les classes inférieures dans les provinces. Cette situation inédite dans l’histoire des peuples libres conduisit certains citoyens de l’empire à se trouver une fraternité de lutte avec les descendants des bêtes qui avaient jadis oppressé leurs ancêtres. Au même moment, leurs congénères des confins du monde, plus nombreux, commençaient à s’agiter à l’Est. Désunis et archaïques, ils n’avaient jamais constitué une menace sérieuse pour Aden avant le VIIIe siècle. Tout l’empire comprit pourtant que le monde avait changé lorsque quelques milliers de Ketras écrasèrent en 863 les garnisons du Nord, pourtant deux fois plus nombreuses. Quand, après avoir pillé Goddard pendant trois jours, elles retournèrent dans leurs étendues gelées, la menace portait désormais un nom : « l’ire bestiale ». Elle recouvrait tous les non-résidents de l’empire ; c’est-à-dire les peuples n’appartenant pas aux cinq races communes. Quoiqu’il en soit, la guerre de succession s’acheva par le traité de la Tour d’Ivoire, en 886, par lequel Aulus abandonna ses prétentions en même temps que Varen lui accordait, au nom de la déconcentration des pouvoirs, la gestion du Nord. Les hordes avaient été soumises, les usurpateurs vaincus. On voulut croire que l’anarchie, bientôt, ne serait plus qu’un mauvais souvenir. C’était une illusion de plus : l’effondrement avait été retardé d’un siècle, mais les fissures n’allaient plus cesser de s’agrandir jusqu’à la chute. L’égalité de 886 condamnerait l’empire.

    3.2 ‒ Par le fer et par le feu
    L’empereur Varen, tué au cours d’une quatrième campagne contre les Mahums en 906, n’eut jamais l’occasion de s’installer sur le trône d’albâtre et d’achever sa réforme de l’empire. Son fils Anastase II, un enfant mal conseillé, abandonna rapidement le projet qui avait pourtant failli désagréger le continent. Faible et isolé, il dut d’abord composer avec la puissance des gouverneurs auxquels son père avait accordé une autonomie accrue pour faire face à la « l’ire bestiale ». La menace, au-dedans et au-dehors, nécessitait une rapidité d’intervention que seule une réponse locale semblait pouvoir offrir. Elle permit malheureusement aussi au pays de se défaire au grès du succès de ses généraux. C’est ainsi qu’en 910 le gouverneur de Heine fut proclamé empereur contre Anastase après une victoire contre les hommes-lézards dans le Champs des Murmures. Ses ambitions furent écrasées en 935 mais, dans les mêmes années à l'Ouest, le gouverneur Élion s’illustrait contre les Mahums. La guerre civile avait vidé les provinces de leurs contingents, et les gouverneurs locaux semblaient de plus en plus abandonnés par un pouvoir central vacillant. Lorsqu’ils repoussaient une horde, il n’était pas rare que les soldats les portent à la pourpre. Élion fut moins frontal que son homologue à Heine. En 943, tout en reconnaissant l’autorité théorique de l’empereur, il renvoya une partie des fonctionnaires impériaux vers la Cité d’Albâtre. Il réclamait contre leur retour des promesses d’investissement massif dans l’Ouest. À l’image d’une grande partie du continent, ces territoires avaient subi les incursions répétées de « l’ire bestiale » entre 910 et 940. Face au refus d’Anastase, dont toute la fortune partait dans la défense du coeur de l’empire, il cessa de payer l’impôt à Aden en 945. L’empereur, contraint de réagir à la provocation, dirigea son armée contre l’Ouest. D’abord victorieux, il reconquit Dion et Floran tandis que les armées de l’Ouest refluaient en désordre vers Gludio. Son avancée fut pourtant stoppée lors de la bataille du Fort Fleuri, où Élion démontra tout son génie militaire. En 946, Anastase fut rappelé à Aden après la percée d'une nouvelle horde sur le front oriental. Et, pendant qu’à l’Ouest Élion se préparait à la contre-attaque, au Nord, un autre gouverneur illuminait les champs de bataille.

    Au Nord, le général Valens gouvernait depuis Rune une province florissante. Vénéré par ses troupes et admiré par ses concitoyens, il avait su, à l’inverse de son défunt père Aulus, contenir sans dommage « l’ire bestiale » dans les confins du monde. Bien que les incursions étaient d’une intensité inférieure et surtout moins nombreuses en Elmore - les tribus bestiales lui préférant les opulentes terres du Sud - elles lui avaient permis de prouver sa valeur et de moderniser l’armée. Avec des méthodes quasi génocidaires, Valens avait considérablement diminué la menace dans sa province. Convaincu que les terres d’Aden craqueraient bientôt sous le poids des assauts démultipliés des tribus orientales, le général choisit de fortifier les détroits qui séparaient Elmore d’Aden. Anastase II et son conseil impérial, en prise avec les Ketras, virent dans ces manoeuvres la manifestation des désirs sécessionnistes de Valens. Partout la menace. À l’Ouest le général rebelle, au Nord l’héritier d’un ancien usurpateur, à l’Est les cors de l’effondrement, à Aden un conseil impérial querelleur ; cerné par les ennemis, Anastase II sombra dans la folie.

    Chapitre IV — Le glaive et la Foi

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    Chute de Giran, an 957
    « Tout est ruiné. Les champs, les villes ont changé d'aspect. Par le fer, la peste, la famine, la captivité, le froid et la chaleur, par tous les fléaux à la fois, le genre humain périt. De tous côtés, des cris de guerre. La fureur agite tous les coeurs. Les rois fondent sur les rois avec des armées innombrables ; la discorde impie sévit au milieu de la confusion du monde. La paix a quitté la terre : tout ce que tu vois touche à sa fin ».
    4.1 ‒ Debout au milieu des ruines

    La cendre avait recouvert le marbre. Une silhouette pressée filait vers la basilique, serpentant entre les cadavres et les blessés. Elle glissait parmi les soldats qui refluaient en désordre depuis la Porte Est ; certains, se retournant sur son passage, braillaient quelques ordres, mais elle ne leur prêtait pas attention. L'ombre progressait, à pas soutenus, dans le torrent incandescent des rues de la Cité. Depuis les murs bondissaient de grands feux dans lesquels elle semblait parfois s'évanouir. Partout d'autres cadavres, partout d'autres blessés. Les cloches d'Einhasad hurlaient de désespoir. La figure encapuchonnée franchit enfin la deuxième enceinte, mais le feu du crépuscule dévorait déjà la pierre. Encore des cadavres, encore des blessés. Une odeur âcre, insoutenable, se soulevait des projectiles qui avaient allumé leurs corps. Se forçant à avancer malgré un tourbillon de fumées qui le fit presque s'écrouler à genoux, l'homme en noir prit en coin dans la rue qui donnait sur la Grande Place. Il s'arrêta brusquement. Il releva la cape qui recouvrait son visage, et, prenant appui contre les ruines d'un immeuble crépitant, inspira une dernière bouffée d'air. La chaleur qui avait envahi la ville était absolument insupportable, mais il fallait à tout prix continuer.

    Il se remit bientôt en route. Ici l'air était un peu plus respirable. Tout était silencieux, sauf le vent, particulièrement agité, qui chuchotait la rumeur de la guerre. Antinéas ne croisait plus aucun soldat en fuite, aucune âme apeurée. Seuls quelques vaillants lampadaires se défendaient encore çà et là contre la cendre noire. La Grande Place, déjà vaincue, était éteinte, mais la cathédrale d'Einhasad déchirait les ténèbres de la nuit à mesure qu'il s'avançait. Il ne restait plus, dans tout Giran, que les hautes tours de la Dame pour défier l'ombre grandissante.

    Un tumulte de cris arracha soudain la place à sa torpeur macabre. Antinéas vit craquer l'une des deux flèches de la cathédrale, et un puissant souffle d'air s'échappa de la charpente, puis, dans un rugissement de pierre, la tour est du monument s'écroula tandis que les flammes dansaient sur ses ruines. En contrebas, on entendait des cris et les cliquetis de l'acier. — Les dieux nous ont abandonnés ! Le monde touche à sa fin ! » hurlait un homme devant la porte d'Einhasad. Ses complaintes rendaient hystérique la foule qui s'était pressée face à l'horreur de l'effondrement.

    Le cardinal Antinéas, enfin arrivé, déposa délicatement sa main sur l'épaule du pauvre homme, puis calmement, se fraya un passage parmi la multitude d'âmes terrorisées. Silencieux, il disparut sous le porche de la cathédrale. Comme le cheval ombrageux que seule la vue de son maître peut calmer, les hommes retrouvèrent alors leurs esprits. Ils se dispersèrent tandis que certains le suivaient sereinement dans la dernière demeure de la Dame.

    4.2 ‒ Le sermon de Saint Antinéas

    — Renforcez les madriers ! Tenez la porte ! »

    L'offensive s'était poursuivie jusqu'au milieu de la nuit. Les derniers défenseurs s'épuisaient vainement devant le porche mais les soldats ennemis s'entassaient sous les murs. Antinéas agonisait contre le marbre froid de la basilique. Les blessures et la faim l’avaient rendu si faible qu’il lui semblait être là depuis une éternité. Soudain, plus rien. Le grondement des combats et les voix apeurées des citoyens réfugiés dans l'abside disparurent de son esprit. Il lui semblait que la cathédrale était redevenue un havre de lumière et de silence. Bientôt, les Mahums se répandraient dans la demeure de la Dame, leurs longues bannières se teinteraient à nouveau du sang des innocents, et tout ce qu'il avait jadis aimé disparaîtrait dans ce déluge de haine ; mais il repensait à ce sermon qu'il avait prononcé ici, 10 ans plus tôt, lorsqu'était parvenue à Giran l'annonce de la chute d'Aden. Une foule immense était venue l’écouter, attendant dans les premières brumes de l'hiver et pressée contre les chancels, que surgisse la voix qui apaiserait sa peine.

    « Écoutez, vous qui m’êtes chers,

    Nous, fidèles, nous croyons à l’éternité des choses auxquelles nous appartenons. Einhasad ne nous a promis que la mort et le règne de l'au-delà. Les fondations de nos villes ne s’enfoncent pas dans la terre mais dans le cœur de l'apôtre que la Dame a élu pour bâtir son Église car Einhasad n’érige pas pour nous des citadelles de pierre, de chair et de marbre, elle érige hors du monde la citadelle de l’Esprit-Saint, une citadelle d’amour qui ne s’écroulera jamais et se dressera toujours dans sa gloire quand le siècle aura été réduit en cendres. Aden a été prise et vos cœurs sont scandalisés. Tu pleures parce que Aden a été livrée aux flammes ? Einhasad a-t-Elle jamais promis que le monde serait éternel ? Les murs d'Astéria sont tombés, le feu de Kain s’est éteint, et les guerriers du Nord qui ont abattu les remparts de Gludio ont disparu à leur tour, comme s’écoule le sable. Cela tu le savais, mais tu croyais qu'Aden ne tomberait pas. La Cité d'Albâtre n’a-t-elle pas été bâtie par des mortels comme toi ? Depuis quand crois-tu que les vivants ont le pouvoir de bâtir des choses éternelles ? L’homme bâtit sur du sable. Si tu veux étreindre ce qu’il a bâti, tu n’étreins que le vent. Tes mains sont vides, et ton cœur affligé. Et si tu aimes le monde, tu périras avec lui.

    Vous m’êtes chers. Vous êtes mes frères et sœurs et je suis triste de vous voir ainsi affligés. Mais je suis bien plus triste encore de vous trouver sourds à la parole des dieux. Ce qui naît dans la chair meurt dans la chair. Les mondes passent des ténèbres aux ténèbres, l’un après l’autre, et si glorieuse que soit Aden, c’est encore au monde qu’elle appartient et elle doit passer avec lui. Mais votre âme, remplie de la lumière d'Einhasad, ne passera pas. Les ténèbres ne l’engloutiront pas. Ne versez pas de larmes sur les ténèbres du monde. Ne versez pas de larmes sur les palais et les théâtres détruits. Ce n’est pas digne de votre foi. Ne versez pas de larmes sur les frères et sœurs que l’épée de l'ire des bêtes nous a enlevés. Einhasad épargne qui Elle veut. Et ceux qu’Elle a choisi de laisser mourir en martyrs se réjouissent aujourd’hui de ne pas avoir été épargnés selon la chair car ils vivent à jamais dans la béatitude éternelle de Sa lumière. C’est cela, cela seul, qui nous est promis, à nous, qui sommes croyants. 

    Aden est tombée. Elle a été prise mais la terre et les cieux n’en sont pas ébranlés. Regardez autour de vous, vous qui m’êtes chers. Aden est tombée mais n’est-ce pas, en vérité, comme s’il ne s’était rien passé ? La course des astres n’est pas troublée, la nuit succède au jour qui succède à la nuit, à chaque instant, le présent surgit du néant, et retourne au néant, vous êtes là, devant moi, et le monde marche encore vers sa fin mais il ne l’a pas encore atteinte, et nous ne savons pas quand il l’atteindra, car la Dame ne nous révèle pas tout. Mais ce qu’Elle nous révèle suffit à combler nos cœurs et nous aide à nous fortifier dans l’épreuve, car notre foi en Son amour est telle qu’elle nous préserve des tourments que doivent endurer ceux qui n’ont pas connu cet amour. » *

    Tous les mots revinrent et, comme s'il s'y trouvait à nouveau, il revit le visage de ses fidèles redevenus sereins. Ses yeux s'ouvrirent alors à la lumière éternelle qui brille sur la cité qu’aucune armée ne prendra jamais.

    * Saint-Augustin, De excidio urbis romanae.
Texte, mise en page : Valens

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