Le Secret de Dieu

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Mouette
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Le Secret de Dieu

Message par Mouette » sam. 7 février 2009 à 17h18

Je voulais tout simplement vous faire partager cette courte nouvelle que j'ai découverte la fin d'un livre écrit par Marcel Pagnol (La petite fille aux yeux sombres).
Ce texte n'est donc pas une de mes réalisations, mais tout simplement une histoire que j'aime particulièrement. (J'ai mis toute la matinée à le recopier ^^')
J'espère qu'elle vous plaira, bonne lecture!



Les Secrets de Dieu


C’est une histoire que mon grand-père me raconta, il y a plus de cinquante ans. Il l’avait entendue cinquante ans plus tôt, pendant son Tour de France : c’est la Mère des Compagnons qui en avait fait le récit, un soir, à la veillée. Elle l’avait elle-même apprise de sa grand-mère, qui la tenait d’une très vieille demoiselle qu’elle avait servie dans sa jeunesse. Voilà un bien grand nombre d’intermédiaires ; mais l’histoire est si simple qu’elle n’a pu être déformée, du moins pour l’essentiel.

Quelques années avant la Révolution, il y avait en basse Bretagne, une éminence, un très joli château Louis XIII, au milieu d’un parc de vieux chênes, au bout d’une allée de tilleuls. Ce parc était cerné par les maisons d’un petit bourg, ou plutôt d’un gros village, entouré lui-même de fermes, de champs et de prairies, au centre d’une vaste lande déserte.

La ville la plus proche se trouvait à deux bonnes lieues, mais la première narratrice n’a jamais voulu la nommer : on saura tout à l’heure pourquoi.

Le château était habité par une très riche comtesse, dont le mari, qui avait été un vaillant officier, était mort fort bêtement de la variole, alors qu’il avait la faveur du roi, et qu’un brillant avenir lui était promis.

Mme la comtesse était une grande et forte femme, qui avait une voix d’homme, et montait ses chevaux comme un écuyer, Elle avait presque toujours sa cravache à la main, mais elle ne s’en servait que pour fouetter ses bottes. Parce qu’elle n’avait pas eu d’enfants, elle s’occupait maternellement de ceux de ses fermiers et tout le monde l’adorait.
Dans son personnel domestique, elle avait deux chambrières qui s’aimaient comme deux sœurs.

Nathalie n’était pas très belle, mais fraîche et dodue, tandis que Louison, une brune aux yeux verts, brillait de tout l’éclat de ses vingt ans.

Elles vivaient toutes les deux parfaitement heureuses, lorsqu’un matin d’avril, Mme la comtesse ramena de la ville un nouveau jardinier, qui était jeune et beau. Tout naturellement il tomba amoureux de Louison ; elle répondit bientôt à ses avances, et il vint la rejoindre chaque nuit dans sa chambre, en profitant d’un gros chêne, dont une longue branche s’allongeait jusqu’à la fenêtre de sa belle.

Naturellement, elle s’aperçut un jour qu’elle allait avoir un enfant.
Le jardinier était honnête et il aimait Louison tendrement. Ils décidèrent donc de se marier, et d’en demander la permission à Mme la comtesse dès le dimanche suivant, au retour de la messe.

Par malheur, ils étaient ce jour-là sous une mauvaise étoile. Dans la nuit du samedi, jour de Saturne, comme l’amoureux allait rendre visite à sa fiancée, un coup de vent soufflé par la diable le jeta au bas de la branche, et le gentil garçon tomba dans les bras de la Mort, qui le guettait depuis le premier jour.

La pauvrette fut désespérée, tant par la perte de son amour que par la naissance prochaine d’un enfant sans père. C’était à cette époque un irréparable malheur. Elle savait que Mme la comtesse, malgré sa bonté, serait forcée de la renvoyer dans sa famille ; que son père la cacherait dans un grenier ou une cave, et que sa mère en mourrait de honte et de chagrin.

Comme sa maternité ne datait que de deux mois, Nathalie lui conseilla d’aller voir la sorcière du village, qui avait délivré d’un pareil souci quelques filles imprudentes. La vieille donna à Louison la tisane du diable qui fait avorter toutes les femelles, et lui conseilla de descendre les escaliers au galop plusieurs fois par jour.

La pauvrette but l’amère décoction chaque semaine, et galopa cruellement matin et soir.
De plus, pour cacher son état, elle serrait fortement ses hanches dans une large ceinture de toile, avec l’aide de Nathalie.

Le seul résultat qu’elle obtint, ce fut une grande faiblesse ; son jeune visage perdit ses belles couleurs, ses joues se creusèrent, tandis que ses oreilles paraissaient grandir.
Vers le terme de sa grossesse, elle ne put quitter son lit.

Par bonheur, Mme la comtesse était allée passer quelques jours chez M. le chevalier des Ombrées, dont l’épouse était son amie depuis le couvent.

C’est à la veille de son retour qu’au milieu de la nuit la pauvre Louison mit au monde une petite fille, puis s’endormit et mourut, pendant que Nathalie désespérée, constatait que l’enfant était contrefaite : une épaule remontait jusqu’à l’oreille, ses jambes étaient inégales et ses doigts trop courts étaient recourbés en forme de griffes.
Lorsque Mme la comtesse arriva, on ne put lui cacher ce double malheur.
Elle fouetta violemment ses bottes, et envoya chercher le docteur du village qui était un homme encore jeune, mais fort savant, car il avait étudié à Paris.

Pour la malheureuse mère, il déclara qu’il ne restait qu’à l’enterrer. Puis il examina assez longuement le bébé, et dit :
- Le cœur est bon, mais il est heureusement très probable que cette pauvre créature ne vivra pas. Si pourtant elle doit vivre (Et nous le saurons dans deux ou trois jours) je pense que le meilleur service à lui rendre sera de l’étouffer entre deux oreillers.
Mais la comtesse répliqua furieusement que c’était là une idée de sacrilège ; que la petite créature avait une âme créée par Dieu lui-même, et que si Sa volonté était qu’elle vécût, nul n’aurait le droit (même la charité) d’y contrevenir.

- Vous voulez donc, dit le docteur, lui imposer une vie de martyre ? Sachez que ses malformations ne peuvent que s’accentuer. Elle ne sera probablement pas capable de marcher ; ses mains seront difficilement utilisables ; quant à son esprit, je crains bien qu’il ne soit aussi gravement touché que son corps.

- Que la volonté de Dieu soit faite, dit la comtesse. Il a puni cruellement ses parents à cause de leurs amours coupables, et s’il m’a confié cette enfant difforme, ce n’est certainement pas sans raison : je suis persuadée qu’il a voulu m’offrir l’occasion de racheter mes fautes et mes péchés... Je veux donc être la marraine de l’orpheline. Elle s’appellera Elisabeth, comme moi. Allez tout de suite me quérir la plus belle nourrice du pays ; dites-lui qu’elle aura des gages triples, qu’elle mangera à ma table, qu’elle sera servie par Nathalie, et qu’elle gagnera en même temps que moi son Paradis.

La pauvre Babette ne mourut pas et la généreuse femme veilla sur son enfance avec la tendresse et la patience d’une véritable mère.

La pauvre Nathalie, qui avait donné le mauvais conseil, jura devant l’autel de la Vierge de sacrifier sa vie à la petite infirme, et l’on verra qu’elle tint parole jusqu’au bout.
La comtesse installa le docteur au château, mais sa science et son dévouement ne purent rien pour redresser les vertèbres déviées, ou rendre leur libre jeu à des articulations bloquées. Comme l’homme de l’art l’avait tristement prévu, elle ne pouvait se déplacer qu’en faisant pivoter son torse pour lancer en avant une jambe, et franchir ainsi un très petit pas, parce que ses genoux semblaient attachés l’un à l’autre, et ses mains inachevées pouvaient à peine saisir sa nourriture.

Pourtant, à quinze ans, son visage, tourné définitivement vers son épaule droite, était d’une étrange beauté. Sous une épaisse chevelure de soie blonde, de très grands yeux noirs, un teint très blanc, des traits d’une harmonie parfaite, des dents égales et brillantes : mais son esprit, comme son corps, était infirme ; elle ne put jamais parler le langage des hommes.

Non pas qu’elle fût sourde : au contraire, elle avait l’ouïe des bêtes sauvages ; bien avant tout le monde, elle entendait le galop lointain du cheval de Mme la comtesse, et le chant des oiseaux la ravissait. On s’aperçut bientôt qu’elle les comprenait, et qu’elle savait leur répondre en les imitant.

Assise devant la fenêtre ouverte, elle parlait pendant des heures aux pinsons ou aux merles du parc. Le soir, un vieux corbeau qui habitait au sommet du chêne fatal descendait dans les basses branches, et ils tenaient des conversations qui avaient parfois le ton d’amicales confidences, parfois celui d’une querelle volubile. Souvent, sur une réponse de l’oiseau, elle éclatait de rire, tandis que Nathalie faisait en grande hâte des signes de croix et murmurait des exorcismes : on sait bien que le corbeau, c’est l’oiseau du diable, et qu’il ne parle qu’aux sorcières.

D’autre part, il y avait un gros chat noir, qui disparaissait dans la journée mais revenait chaque soir dormir auprès d’elle : chose étrange, il dormait étendu sur le dos, et les bras croisés, comme un homme.

Timidement, Nathalie confia ses craintes à Mme la comtesse qui ne fit qu’en rire ; cependant elle en parla à Monsieur le curé. Il répondit :
- Il n’y a qu’à la voir à la messe. Elle ne comprend peut-être pas, mais elle sait, et je vous dis en vérité qu’elle est plus près de Dieu que nous.


Elle avait seize ans lorsque d’étranges nouvelles arrivèrent à Paris, par M. le chevalier des Ombrées.

Le roi Louis XVI avait fort imprudemment accepté la réunion des Etats généraux, afin d’entendre les avis de tout son peuple, et surtout les plaintes des pauvres, qui étaient son grand souci.

M. des Ombrées avait été l’un des représentants de la noblesse. Il vint annoncer que toute l’affaire, malgré la générosité des seigneurs qui avaient renoncé à leurs privilèges, prenait une fort mauvaise tournure : le petit peuple, excité par d’abominables canailles, avait attaqué la prison royale et assassiné le gouverneur qui avait eu la faiblesse de leur ouvrir les portes. Le chevalier n’était venu que pour apporter ces graves nouvelles et parler à ses propres paysans ; il repartit pour Paris le lendemain.

Le petit bourg était si bien perdu dans la lande que les nouvelles de la Révolution n’y parvenaient qu’avec de très longs retards, et elles étaient si étranges que la comtesse refusait d’y croire, et se gardait bien d’en faire part à ses paysans, qui n’avaient d’ailleurs aucune envie de se révolter.

La vie continuait donc, presque normale, lorsque le chevalier des Ombrées reparut, grandement amaigri, et les cheveux blancs.

Il venait de passer deux années dans les geôles républicaines, avant de réussir à s’évader, Il annonça que le roi, jeté en prison, puis jugé, venait d’être décapité à la machine ! Heureusement, les provinces commençaient en Vendée : elles allaient marcher sur Paris, sous le commandement de M. de Charrette, il fallait donc donner des armes aux paysans les plus jeunes, et courir à ce rendez-vous.

Mme la comtesse envoya aussitôt chercher son notaire, et resta enfermée avec lui dans son cabinet toute une matinée, pendant qu’on décrochait des panoplies du château : les mousquets, les pistolets, les épées et les sabres des aïeux ; puis, ses beaux cheveux convenablement raccourcis, et vêtue d’un uniforme de feu son mari, elle monta son meilleur cheval ; un poignard à la ceinture et deux gros pistolets dans ses fontes, elle partit à la tête d’une vingtaines d’hommes, qui suivaient six charrettes de vivres : on ne devait plus les revoir.

La comtesse avait confié au docteur la garde du château, des femmes, des enfants et des vieillards du bourg. Il s’y dévoua corps et âme en rassurant les uns et les autres, et en organisant une distribution équitable de la nourriture. Chaque semaine, sur un très vieux cheval qu’on ne montait plus depuis des années, il allait aux nouvelles à la ville lointaine.

Il en rapporta un soir de bien tristes : la guerre civile de Vendée était terminée, et l’armée royaliste taillée en pièces. Cependant, une partie des troupes avait pu échapper au massacre ; il lui resta donc un faible espoir, et il passait des heures entières sur la plus haute terrasse du château, scrutant l’horizon circulaire... C’est ainsi qu’un jour, au coucher du soleil, il vit surgir une troupe, que précédait un cavalier, et que suivaient quelques chariots.

Il allait descendre pour annoncer la grande nouvelle, lorsqu’un doute le saisit : cette colonne lui parut un peu trop longue... C’était un bataillon de « bleus », qui fit son entrée dans le bourg le mousquet à l’épaule, en chantant des hymnes révolutionnaires.
Leur capitaine déclara qu’il était chargé, par le gouvernement de la République, de vérifier le patriotisme des citoyens et de leur imposer la nouvelle devise : Liberté, Egalité, Fraternité.

En conséquence, il s’installa au château avec une douzaine de sergents et un certain nombre d’éclopés et de malade ; il ordonna de soigner ces héros, victimes de leur dévouement à la République.

Le docteur maîtrisa ce dangereux imbécile en proclamant sa haine des nobles : il lui fut ainsi permis de conserver auprès de lui la petite infirme dont il avait la garde, et la fraîche Nathalie, que le capitaine préserva de plusieurs viols consécutifs en la réservant à l’usage.

Pendant que le docteur soignait les « héros », les autres républicains pillaient le village et troussaient les filles. En quinze jours, ils vidèrent les caves, les greniers, les poulaillers, les bergeries et ils pendirent sur la grande-place trois vieux paysans qui avaient prétendu défendre leurs biens.

Le village vivait donc dans la terreur et la misère ; mais un soir l’un des malades que le docteur soignait comprit qu’il allait mourir.

Touché par le dévouement de Nathalie, il lui avoua la vérité : toute la troupe n’était composée que de déserteurs et de bandits de grand chemin, qui avaient pillé plusieurs villages et qui redoutaient un rencontre avec les soldats de la République.
Le docteur, informé, fit venir deux petits paysans de douze ans, braconniers émérites, et les chargea d’un message pour son ami, le chirurgien de la ville voisine. Les courageux enfants qui savaient tous les sentiers réussirent à sortir du bourg sans être vus par les sentinelles et marchèrent toute la nuit. C’est ainsi que le surlendemain, à l’aube, le village était cerné par un fort détachement de troupes de la République.
Quelques.uns des pillards essayèrent de se défendre : ils furent abattus sur place. Un certain nombre purent fuir, les autres furent jugés en quelques minutes et pendus aux arbres du parc. Enfin, le docteur, qui avait mis un bonnet rouge et chantait la Carmagnole avec une véritable férocité, fut nommé Commissaire de la République par la commandants des libérateurs, avec pleins pouvoirs sur le bourg, et les troupes se retirèrent sous les bénédictions des derniers habitants.

Alors, on coupa les cordes des pendus, à la grande indignation des corbeaux, les vieux paysans sortirent de leurs cachettes les vivres qu’ils avaient pu soustraire aux pillardes, on replanta les potagers et la vie reprit, avec le vague espoir d’un retour des absents.
Un matin, le docteur vit arriver, dans un cabriolet, le notaire de la comtesse. Il apportait de terribles nouvelles.

Mme la comtesse avait été décapitée à la machine, comme le roi, le même jour que M. le chevalier des Ombrées. Il remit donc au docteur le testament qu’elle lui avait dicté la veille de son départ.

Elle léguait à Babette toute sa fortune, dont la gérance était confiée au bon docteur, et reviendrait ensuite à Nathalie, au cas où il quitterait ce triste monde avant elle, ce qu’il était logique de prévoir. La liste de ses biens était fort longue. Il y avait d’abord l’énumération de fermes, de terres, de maisons dans les villes voisines.

- Ne comptez pas là-dessus, dit le fidèle notaire : les biens des nobles vont êtres vendus aux enchères au profit de l’Etat, dont ces gredins ont vidées les caisses. Il vous reste cependant cinq mille écus d’or que je vous ai apportés dans deux sacoches en tremblant de les perdre en route...J’ai en outre une lettre pour vous, dont j’ignore le contenu, car Mme la comtesse me l’a remise scellée, et m’a défendu d’en prendre connaissance. Vous pouvez constater que j’au scrupuleusement respecté ses dernières volontés.
Il tendit au docteur un grand pli, portant d’épais cachets de cire, timbrés d’un sceau de la défunte.

Cette lettre contenait des instructions très précises pour l’entretien de Babette et des dispositions à prendre pour la confier à un couvent, au cas où le docteur et Nathalie quitteraient cette vie avant elle.

Il y avait aussi « au cas où je ne reviendrais pas... » des adieux touchants. Enfin, un postscriptum révélait que feu M. le comte avait enterré profondément, dans les écuries, premier coin à gauche en entrant, dix mille écus blancs.

Après un bon déjeuner, le fidèle notaire repartit dans son cabriolet.
Le jour même, le docteur, en prévision de la vente aux enchères du château, alla creuser un beau trou dans la cave de sa petite maison. Avec l’aide de Nathalie, il y transporta, en plusieurs voyages, le trésor, et dans le gros village la vie reprit, assez calme, mais bien triste ; car on ne voyait plus, dans les champs, que des vieillards, des femmes et des enfants...


Cependant, la pauvre Babette, qui avait traversé sans dommage une épreuve à laquelle elle n’avait rien compris, avait pourtant changé de caractère.
Elle restait maintenant des heures entières dans le même fauteuil, pensive, mais tressaillant au moindre bruit.

Elle n’allait plus s’asseoir devant la fenêtre pour parler aux oiseaux, et le vieux corbeau en était réduit à des monologues. Elle ne voulait plus sortir dans le parc : elle restait des heures entières blottie dans un fauteuil, inquiète et tressaillant au moindre bruit. Nathalie elle-même ne pouvait plus la toucher ou faire sa toilette, elle dormait tout habillée, avec le vieux chat dans ses bras.

Ce qui rassurait le docteur, c’est qu’elle avait gardé un appétit remarquable, et qu’elle mangeait à toute heure du jour ou de la nuit. Un soir, Nathalie finit par dire :
- Moi, je me demande si elle n’est pas enceinte.

- C’est impossible, dit le docteur. Elle n’a pas eu de puberté et je suis persuadé qu’elle n’en aura jamais...Et puis, quel est le criminel qui aurait pu violenter cette pauvre créature ? Ce n’es pas imaginable.
- Dans cette bande de cochons, dit Nathalie, il y avait des brutes capables de n’importe quoi...

Quelques jours plus tard le docteur, inquiet, voulut l’examiner. Il réussit, par surprise, à poser la main sur son ventre, mais elle le repoussa furieusement d’un coup de griffe ; et comme on n’avait pas pu tailler ses ongles depuis plusieurs semaines, la joue fut labourée par quatre sanglantes balafres. Puis, comme elle essayait de le mordre au visage, il dut renoncer à son examen, et fut à son tour très inquiet. Ses craintes furent confirmées huit jours plus tard, quand elle commença à vomir le matin.
- Le misérable qui l’a violée a commis un assassinat, dit-il, car l’enfant ne pourra jamais naître. Les os du bassin sont soudés et la pauvre petite mourra certainement en couches et si, par miracle, elle ne meurt pas, elle nous fera un petit monstre, qui sans doute ne vivra pas huit jours.

Lorsque les douleurs de l’enfantement commencèrent, le docteur alla chercher un de ses amis, médecin réputé de la ville voisine.
Ils la trouvèrent étendue sur son lit, gémissante, et elle n’eut pas la force de résister à leur examen.

- Il n’y a qu’une solution, dit le savant confrère : c’est de tenter l’opération de Jules César. Elle est évidemment très dangereuse ; mais si nous ne sauvons pas la mère, nous pourrons peut-être sauver l’enfant...
On envoya chercher M. le curé. Il vint avec les Saintes huiles pour le cas où son ministère eût été nécessaire.

Pendant que la parturiente gémissait en serrant ses mains mutilées celles de la douce Nathalie, on installa le prêtre dans la chambre voisine, où les deux praticiens préparaient leurs outils tranchants et des tampons de charpie sur une large table recouverte d’un drap. Puis, M. le curé se mit en prière. Comme les chirurgiens allaient sortir pour aider à transporter la pauvrette, la porte s’ouvrit toute grande sous la poussée d’un pied : Nathalie leur présentait comme une offrande le petit garçon qui venait de naître.
Il était beau.

Babette put allaiter son enfant ; mais pendant les premiers mois, elle ne permit à personne d’y toucher.

Quand une main s’avançait doucement vers lui, elle grondait comme une chatte, la lèvre retroussée sur ses dents. Cependant, elle comprit peu à peu qu’on ne lui voulait que du bien : elle permit à Nathalie de le laver et de l’habiller, mais elle ne consentait jamais à lâcher la main de l’enfant. Elle lui parlait longuement, dans son étrange langage d’oiseau, et, pour l’endormir, elle gazouillait de jolies petites musiques...

En grandissant, le bébé devint un petit garçon d’une beauté parfaite et d’une remarquable précocité. Il parla d’abord le langage de sa mère, puis celui de Nathalie : à cinq ans, il apprit à lire en quelques semaines. Un peu plus tard, le docteur reprit les manuels de sa jeunesse pour l’initier aux sciences naturelles, aux mathématiques et au dessin.

Emerveillé par son intelligence et sa surprenante mémoire, M. le curé lui enseigna le latin ; ses progrès furent si rapides que le saint homme disait parfois :
- L’esprit de cet enfant est d’une incroyable vivacité. Il comprend tout à demi-mot, et je ne sais parfois que répondre aux questions qu’il pose ; quand je pense qu’il est le fils de la plus misérable des créatures, et d’un bandit de grand chemin, j’en reste vraiment confondu, et je constate chaque jour que les voies de Dieu sont impénétrables !
Lorsqu’il eut quatorze ans, ses deux professeurs, arrivés au bout de leur science, décidèrent qu’il fallait le conduire à Paris, pour lui donner des maîtres dignes de lui.
Avec une partie des écus de la comtesse, le docteur acheta une petite maison, dans un jardin, près d’une grande école qui l’avait accueilli à bras ouverts. C’est là que le garçon passa son adolescence et sa jeunesse, entre sa mère, Nathalie et le bon médecin.
La vieille demoiselle (la première narratrice, qui était à mon avis Nathalie elle-même) affirma qu’au sortir des écoles, le jeune homme devint très vite célèbre.

Dans quel domaine, et sous quel nom, elle refusa de le dire, car elle avait juré sur les livres saints de ne jamais révéler son secret, par crainte de nuire à sa descendance.
Fut-il un savant, un médecin, un peintre, un musicien, un écrivain, un grand architecte ? Nous ne le saurons sans doute jamais, mais d’après la vieille demoiselle il était déjà, à l’heure où elle parlait, un homme véritablement illustre, et connu dans toute l’Europe comme une des gloires de la France.

Tant que sa mère vécut, il ne se maria pas, car elle en fût morte de jalousie. Il resta jusqu’au bout près d’elle, sans jamais recevoir personne chez lui, et tout le monde pensait qu’il avait une maîtresse despotique et si belle qu’il n’osait pas la montrer...
Mais ses infirmités ne lui permirent pas d’atteindre la vieillesse ; elle déclina doucement et sans le savoir....

Lorsque ses jambes furent paralysées, son fils la porta dans ses bras, comme un enfant. Il l’installait dans un fauteuil, sous le grand saule pleureur du jardin, dont la ployante verdure les cachait à tous les yeux. A côté d’elle, il écrivait sur une longue table de pierre. Elle lui parlait de temps à autre, dans leur langue mystérieuse ; il lui répondait alors ; les merles et les pinsons du voisinage venaient se poser dans le saule et de plongeantes hirondelles s’entrecroisaient au-dessus d’eux ; de temps à autre il se levait, pour baiser les mains mutilées.

C’est un soir, comme il la rapportait à la maison, la tête appuyée sur l’épaule de son fils, qu’elle gazouilla dans son oreille ses derniers mots de tendresse et de bonheur.
Il me semble que ce fut la fin de la plus belle histoire d’amour du monde.
Un soir d’hiver, à la campagne, devant de flamboyantes bûches, ce récit me revint à l’esprit, et je pensai tout à coup à Sparte, à ses lois, à ses mœurs, à son idéal.
Ce fut une ville d’héroïques guerriers et de farouches patriotes, soucieux avant tout, comme Hitler, de la pureté et de la beauté de leur race.

Lorsqu’un enfant naissait, une commission d’experts venait donc l’examiner, dans la chambre même de l’accouchée. Les filles étaient estimées selon leur taille et leur poids, comme des juments poulinières. Les garçons devaient paraître capables de porter un jour le bouclier, le casque de bronze, et la lourde épée de fer. Soumis dès l’enfance à une féroce discipline militaire, leur seul idéal était de mourir sur un champ de bataille, après avoir tué autant d’hommes que le permettaient les armes de ce temps. Quant aux enfants « réformés » par ce « conseil de révision », les vieux sages les emportaient sous le bras, et allaient les jeter dans un gouffre voisin, qui s’appelait le Barathre.
Finalement, cette race si belle, et si soigneusement épurée, que nous a-t-elle laissé ?
Des noms de roi, auteurs de lois aussi sévères qu’un règlement pénitentiaire, des noms de généraux, dont les armées ne dépassèrent jamais l’effectif d’un régiment, des noms de batailles, dont la plus célèbres est le glorieux désastre des Thermopyles, et les murs effondrés d’une petite ville. Ces pierres éparses sous des ronces ne cachaient pas une Vénus, un Discobole, une Victoire ailée, mais un bouclier verdi, des casques fendus, des glaives amincis par la rouille du temps. Au centre d’un paysage quelconque, ces ruines anonymes ne sont pas dominées par un lumineux Parthénon, haut dans le ciel sur une Acropole, mais accroupies dans l’ombre au bord d’un trou.

Ces hommes furent des Grecs de a grande époque, à deux pas d’Athènes, mère de l’intelligence et des arts... pourquoi leu héritage est.il si misérable ?

C’est parce qu’ils ont abruti sur leurs champs de manœuvres, et sacrifié sur des champs de bataille, leurs poètes, leurs philosophes, leurs peintres, leurs architectes, leurs sculpteurs ; c’est parce qu’ils ont peut-être précipité sur les rocs aigus, au fond du barathre, un petit bossu qui était Esope, ou le bébé aveugle qui eût chanté à travers les siècles les Dieux et la gloire de leur patrie... Et parmi les trop pâles petites filles qui tournoyèrent un instant, frêles papillons blancs, à travers la nuit verticale du gouffre, il y avait peut-être les mères ou les aïeules de leur Phidias, de leur Sophocle, de leur Aristote ou de leur Platon ; ca toute vie est un mystère, et nul ne sait qui porte le message ; ni les passants, ni le messager.




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Neithania
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Message par Neithania » mar. 10 février 2009 à 13h31

Superbe texte !!! Merci ^^
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Reconnaître la liberté d'un autre, c'est lui donner raison contre sa propre souffrance.

Lariah
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Message par Lariah » mar. 10 février 2009 à 15h03

Magnifique effectivement.

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