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par Eriengaal » ven. 22 janvier 2021 à 22h44
« Lodyl ! Vas-y doucement, veux-tu ? Tu vas t’abîmer le dos à frapper sur cet arbre comme un forcené ! »
Lodyl était de dos, mais il interrompit son mouvement un instant, comme la morsure de sa hache venait de dévorer le bois d’un cèdre dont le tronc dépassait allègrement le pied de diamètre. Andielle devina, bien qu’il fut de dos, ce lever d’yeux au ciel caractéristique qu’il lui servait chaque fois qu’elle s’évertuait à voir l’homme qu’il était devenu comme l’enfant qu’elle avait élevé. Et les Dieux eux-mêmes n’auraient pu qu’admettre à quel point l'arbrisseau qu’elle avait vu naître était devenu un chêne robuste et beau. Encore chétif à 15 ans, il s’était développé en deux ans, tant en carrure qu’en hauteur, pour désormais largement dépasser les six pieds de haut. Aucun de ses frères, encore moins sa sœur bien aimée, n’avait dépassé le patriarche de la famille. Lodyl, lui, le dominait désormais d’une demi-tête. Il retira la hache de sa cible d’un geste sec.
« Ma bien chère mère. Ne craignez-vous donc pas de souiller vos chopines de la terre de cet endroit ? »
Il se retourna comme sa saillie se terminait. Bien qu’elle sût que ce ne fut pas le cas, elle aurait pu jurer qu’il avait encore grandi. Ses bras, son torse, manifestement, avaient pris du volume. On l’eut dit sculpté dans l’albâtre, comme les statues de jadis. Il la gratifia d’un ses sourires qu’il s’était découverts autour de ses 17 ans, un sourire charmeur, cabotin, désormais mis en valeur par une barbe de quelques jours, un sourire qui avait fait se pâmer bien des jeunes filles de Vanoria, un sourire dont il savait jouer, mais un sourire qui ne prenait pas sur celle qui lui avait donné la vie.
« Mes chopines ne sortent du manoir que pour les soirées mondaines, comme tu le saurais si tu te donnais la peine de revenir y représenter ta famille, une fois de temps en temps. »
Lodyl lança un regard narquois à sa génitrice.
« Vous me rassurez, mère, moi qui craignais que vous soyez venue dans le seul but de me servir votre habituelle plâtrée de reproches, je vois que vous avez fait l’effort d’en trouver de nouveaux ! »
Andielle laissa échapper un soupir exaspéré. La communication n’avait jamais véritablement été leur point fort, mais plus le temps passait, et plus tout semblait être un motif de discorde. Qu’importe le sujet, Lodyl trouvait toujours une de ses fichues réparties pour lui donner le rôle de la méchante. Le regard sévère teinté d’amour d'Andielle glissa derrière son fils, et elle vit que 4 arbres étaient déjà tombés. Elle se passa la main la main sur le front, l’air lasse.
« Tu as fait ça tout seul ? »
« J’avais songé à demander un peu d’aide à la vieille Mèfre, mais elle approche les 90 ans… »
La voix agacée d'Andielle claqua sur le plateau.
« Lodyl ! »
« Évidemment que j’ai fait ça tout seul. C’est un petit village, maman. »
« Je ne sais pas comment tu fais pour taper comme un sourd pendant des heures sur ces arbres, tu n’en as pas marre, au bout d’un moment ? »
Lodyl lui tendit la hache par le manche :
« J’imagine le visage de père sur l’arbre. Vous devriez essayer, je suis sûr que ça vous soulagerait. »
« Lodyl, ca suffit. Je ne suis pas venue pour me battre, ni pour te voir faire ton petit numéro, pour lequel, tu l’auras remarqué, il n’y a guère de public. Je viens de faire six heures dans une carriole au confort des plus rudimentaires, je suis fatiguée, lasse, et pour tout dire, un peu affamée. Tu m’invites à rentrer ou vas-tu forcer ta vieille mère à quémander auprès de nos voisins ? »
Lodyl la regarda en silence de ses yeux gris-vert. Il s’approcha, déposa un baiser sur la joue gauche de sa mère, et se recula d’un pas.
« Je dois finir cet arbre, et nous pourrons rentrer. Installe-toi sur cette pierre, à l’entrée du chemin de la croix des sept vents. À son pied, tu trouveras ma besace, et dedans, une outre d'eau, du jambon, et une tomme de Dynas. Je ne serai pas long. Tu es venue avec Landras ? »
Andielle acquiesça, et suivit les indications de son fils qui reprenait sa tâche.
« On ne va pas laisser ce pauvre vieil homme attendre dans le froid. Dès que tu seras à la maison, j’irais le chercher, j’imagine qu’il a toujours Flairvif ? »
« Oui, mais la piste est trop raide pour la carriole, et Landras ne voudra pas laisser sa dragonne seule. »
« Eh bien, on la détachera. Ton carrosse ne va pas s’envoler tout seul. »
Le tronc de l’arbre commença à craquer. Lodyl s’interrompit, observa le tronc, et continua à frapper, sur la gauche de l’arbre. Les craquements se firent de plus en plus sourds et bientôt, Lodyl poussa le conifère du pied, lequel alla s’écraser sur les troncs des précédentes victimes de la hache.
Mère et fils se mirent en route. Le village se trouvait au bout d’un léger contrebas, et la vue de ses maisons de pierres caractéristiques réchauffa le cœur de la quinquagénaire. Les toits de chaume, pour la plupart, étaient recouverts de fleurs d’iris, de lys ou de joubarbe, trois plantes connues pour maintenir la chaume plus efficacement sur les toits, grâce à leurs racines se mêlant au matériau.
Le hameau s’ouvrait avec, sur la gauche, la maison des Lefranc. Autrefois ami de la famille, le couple s’était brouillé après que Vylez, le mari, avait exigé des excuses de Lodyl pour s’être entraîné un été, à dix-huit heures, après leur coucher, à lui et sa femme, avec un de ses amis. L’homme d’une soixantaine d’années était sorti vociférant à tel point que le jeune combattant d’alors 17 ans avait cru qu’il s’était agi d’une plaisanterie. Le plaintif était venu trouver la grand-mère, qui était encore des leurs à l’époque, et lui avait hurlé dessus, d’un ton menaçant, exigeant des excuses. Andielle était intervenue, lui interdisant de parler à sa mère sur ce ton, mais Lodyl avait surgi comme un démon et sorti l’indésirable à bout de bras, et lui avait intimé de ne jamais remettre les pieds chez lui. Le charivari avait alors ameuté le voisinage, et Vyles, furieux d’avoir perdu la face, avait sorti sa rapière, puis notant les témoins de la scène, avait défié le jeune homme en duel à l’exil. Andielle et certains des habitants du hameau avaient tenté de le raisonner, mais chacun connaissait le tempérament du sexagénaire, et savait que les mots n’étaient que d’une utilité limitée. Un vent de tous les diables s’était mis à souffler alors dans le jardin des Vanorians, comme les appelaient les locaux, et Lodyl avait accepté le duel, tourné les talons, puis était rentré dans le cabanon qui partageait le terrain avec la maison pour n’en sortir armé que d’un simple bouclier, prétextant que cela suffirait, nourrissant encore davantage l’ire de son opposant. Le combat n’avait pas du durer plus d’une dizaine de secondes. À la première estocade du voisin, Lodyl, esquiva d’un simple déplacement du corps sur sa gauche. D’un léger coup d’égide sur le poignet de l’assaillant, il le désarma, puis, remontant le bouclier, il heurta la face du plat de son bouclier, et Vyles chuta sur son séant. Quelques petits rires s’échappèrent de la petite assemblée, mais Lodyl se contenta de ramasser la rapière, la jeta près du vaincu, et lui intima l’ordre, cette fois-ci, de ne plus jamais fouler ses terres, mais ne l’exila pas comme les termes du défi auraient pu le lui permettre. Depuis le sexagénaire n’était plus guère sorti de chez lui, et la seule à supporter son règne de petit-chef était Delith, la malheureuse qu’il avait prise pour femme il y a quarante ans de cela.
Personne ne s’en était plaint dans le village, qui avait retrouvé depuis un calme bienvenu. Un peu plus loin, sur la droite, un portail bas de bois clair ouvrait sur le jardin des Forrestier, qui ne portaient pas si bien leur nom, lui étant un apothicaire en retraite et elle ayant élevé leurs enfants tout au long de sa vie. En face, faisant l’angle arrondi d’une rangée de bâtisses, une petite maison constituée d’une seule pièce semblait rajeunir à chaque visite d’Andielle dans Qombart. Lodyl avait acheté cette maisonnette alors qu’il n’avait pas 20 ans, et c’est ainsi qu’elle avait appris qu’il pratiquait le mercenariat. La dispute avait été houleuse, mais ni les dangers, ni l’opprobre sur la famille, ni la précarité d’une telle situation n’avait dissuadé son fils de vendre son épée. Ils ne s’étaient plus parlés pendant presque deux ans, après cela. Lodyl, pendant ce temps, avait entièrement rénové l’habitation qui était restée à l’abandon des dizaines d’années durant. D’une masure dévastée, aux vitres brisées et au toit croulant, il avait fait un lieu de vie décent très vite, pour laisser à Nana pleine jouissance de sa maison pour les dernières années de sa vie. D’abord simplement doté d’une pièce à vivre et d’une couche, il avait monté une salle d’évacuation des eaux avec l’aide de Rihn, le vieux guerrier orc boiteux qui occupait la maison en face du domicile familial. Bourru, grisonnant, une épaisse moustache en fer à cheval accrochée sous le nez, l’homme ne donnait pas envie d’être côtoyé, mais il devenait affable dès lors que les travaux de la maison étaient le sujet, et Andielle savait comme les conseils avisés du vieil homme avait permis à son fils de parfaire son ouvrage. Depuis, Lodyl avait profité de la hauteur sous plafond pour installer une couche au dessus de la cuisine, à taille d'homme. Et puis, Nana avait fermé ses yeux et avait rejoint grand-père Lutwis, qui dormait derrière la chapelle depuis que Lodyl avait 12 ans, et Lodyl s’était installé dans cette demeure familiale qu’il aimait tant. Ils passèrent la maison restaurée, virent la chaumière des vieux Mèfre, probablement occupés à leurs champs, puis le portail de fer de la maison familiale se présenta sur la droite. À gauche, un vieux poulailler délabré laissait entendre les caquètements de ses occupants, puis la demeure de Rihn, avec sa porte de bois brut à larges gonds et ses pierres claires, se dressait derrière un modeste jardin, dans lequel on pouvait encore voir des poireaux, des radis, des carottes et des navets en ce mois de tombefeuille 958. Une petite allée de pierres plates permettait de rejoindre l’entrée, à la droite de laquelle se nichait une porte, sous les escaliers qui menaient à la grange, dans laquelle Rihn stockait le foin pour les quelques bêtes abritées dans la chèvrerie tout à droite du terrain. À droite, au centre du village, le four à pain semblait lui aussi avoir bénéficié d’une rénovation, la cheminée jadis croulante se dressant de nouveau fièrement au dessus du toit en ardoises. À son pied, le lavoir réfléchissait les rayons du soleil de midi, la pierre n’ayant jamais paru si propre à l’humaine. À droite du four à pain, une modeste chapelle, sobre, abritait quelques bancs, mais surtout huit autels, un à l’effigie de chacun des sept, et le huitième sur lequel se dressait un arbre miniature, à la gloire de Mère-nature. Cela n’avait jamais choqué Andielle, qui avait grandi dans le respect et la crainte de Leviathan que ressentait Lutwis, le grand-père de Lodyl, mais Reinhardt, en bon citadin, avait eu du mal à tolérer que l’on vénérât, non seulement Gran Kain et Shilen à son gré, mais des croyances païennes dont il n’avait entendu parler qu’en termes moqueurs et fantaisistes.
Le jardin de la maison démontrait un certain laisser-aller. Lodyl ne s’embarrassait que rarement de fioritures. Le cabanon, à une cinquantaine de pieds en face du portail, dans le jardin, regorgeait d’armes, et d’outils. Sur sa droite, un abri en pierre et en bois protégeait des intempéries le bois stocké pour l’hiver arrivant. La maison, avec ses pierres grises massives, était à la perpendiculaire du portail et du cabanon sur toute la longueur. La porte, sculptée dans du chêne massif, pesait le poids d’une âne mort, disait Nana. Lodyl la poussa nonchalamment :
« Allez, mère, rentrez vous reposer un peu. »
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Eriengaal le sam. 23 janvier 2021 à 00h02, modifié 1 fois.
[Veuillez mettre ici une citation de votre choix, si possible d'un auteur célèbre, qui vous fera voir en moi un garçon cultivé, pertinent, drôle et un poil rebelle]